Leçons de choses avec Julia Loupiot et Marika #VERSO



  • Leçons de choses
    Posté le 18 septembre 2016 par Shaoran

    Aujourd’hui dans Verso, nous recevons deux invités de marque aux parcours bien différents, j’ai nommé Julia Loupiot, assistante d’édition freelance pour la maison Sarbacane, et Marika, écrivaine amatrice et institutrice de maternelle ayant suivi une formation d’écriture.

    Sans attendre, la parole à Julia :

    • « 1 – L’école est-elle la seule source d’apprentissage selon toi ? Si non, à quoi penses-tu ? Quelle différence ferais-tu entre école, éducation et apprentissage ?

    Une alerte me semble nécessaire avant de vous délivrer mon gai babillage à ce sujet : je ne suis ni sociologue, ni professeur (ni même parent). Je travaille dans l’édition jeunesse (j’ai achevé mes études littéraires par un master d’édition sur le Patrimoine écrit en 2015) et tout ce que je vais vous dire me servira à parler de livres.

    « L’apprentissage », c’est un concept très large (qui englobe observation, expérience et appropriation). On est constamment en apprentissage de quelque chose, à petite ou grande échelle (moi, actuellement, j’apprends à utiliser la chaîne Hifi de mon compagnon, en même temps que j’apprends, de façon infinitésimale, à gérer ma frustration et à prendre du recul dans les débats sociaux qui fleurissent sur Facebook). L’apprentissage est éternel — ou il devrait l’être.

    « L’éducation » nous fait penser à l’Éducation Nationale, terme qui est venue remplacer celui d’instruction publique et dans le même mouvement semer une joyeuse confusion, puisqu’éduquer, c’est aider à bien grandir, à s’épanouir, quand instruire, c’est affûter un esprit (…vers une forme choisie).

    « L’école » prétend (et dans une moindre mesure, parvient à) éduquer, mais elle se charge avant tout d’instruire.

    L’école n’est évidemment pas la seule source d’apprentissage, mais elle est la principale source d’apprentissage de la culture légitime, qui est son biseau de choix pour affûter nos petits esprits.

    Quand je dis culture légitime, je parle de cette culture qui a la classe : Flaubert, Lavoisier, Napoléon, Molière, etc. La culture, c’est plus large que ça, mais c’est celle-ci que l’on apprend majoritairement à l’école. (Je vous renvoie à une vidéo d’Osons Causer sur le sujet, L’égalité des chances à l’école n’existe pas)

    C’est par le biais de l’école et de cette culture légitime que l’on se bâtit un socle commun de connaissances : quel que soit notre expérience vécue, tout le monde est passé par le théorème de Thalès, le cycle de l’eau, l’Égypte antique, les figures de style et le théâtre (mais aussi bien d’autres choses qui forment une culture plus discrète et intime, comme la cours de récréation, les vestiaires de la piscine, la sonnerie à la fin des cours, le fait de lever la main pour répondre, les joies et les peines de la notation et du carnet de correspondance, une façon de parler, un code de conduite envers les professeurs, un autre entre les élèves…) L’école nous fournit cet apprentissage-là : un socle commun de connaissances amalgamant culture légitime (grosso modo, c’est l’instruction) et expérience sociale (c’est l’éducation).

    Je disais que l’école n’est pas notre seule source d’apprentissage. En terme d’expérience sociale, c’est frappant : on apprend un million de choses en étant confronté à des environnements variés (la famille, le centre aéré, les copains du parc, les voisins, les gens du club de sport, les amis des parents et leurs enfants, les amis des amis… etc.). Ces environnements vont nous fournir le reste de notre culture, celle qui ne correspond pas forcément à la culture légitime. Cette culture nous fournit un monde de références qui peuvent aller du dessin-animé du mercredi à une autre langue parlée à la maison, en passant par un trillion de petits bouts de machins qui semblent sans importance mais contribuent à rendre unique chaque individu.

    Où se place le livre dans ce patchwork ?

    Ou plutôt, où se placent LES livres ? Car la première erreur serait de parler « du » livre comme un objet culturel unique et magique flottant sur l’apprentissage de façon inquiétante tel l’œil de Sauron.

    Les livres sont à la fois un média et une source d’apprentissage. Le malade imaginaire de Molière par exemple, pour le collégien moyen, sera principalement le média, le véhicule de la culture légitime (…et perçu comme tel ! C’est pour ça que nous sommes nombreux à faire un rejet des livres étudiés à l’école). Un manuel d’Histoire sera lui aussi un média d’instruction. Mais le manga One Piece que le même collégien dévore en scrèd’ ? Lui il ne sert à rien — et c’est pour ça qu’il est si délicieux !

    Ainsi il peut devenir une source d’apprentissage formidable. Qu’y-a-t-il dans cette lecture ? En vrac : le plaisir de lire, le plaisir social de partager une référence commune avec d’autres, un arc narratif classique qu’on retrouvera partout, un éventail de personnages littéraires récurrents, une approche exagérée du mouvement dans le dessin qui permet de percevoir les mécanismes d’enchaînement des cases avec une facilité déconcertante, un point de ralliement générationnel, un divertissement de qualité, un objet pour tromper l’ennui, etc., à l’infini.

    Mon One Piece personnel, quand j’avais six ou sept ans, c’est le manga Dragon Ball. J’y ai découvert avec plus de clarté que je ne l’aurais fait ailleurs les mécanismes classiques du récit que l’on retrouve dans toutes sortes d’œuvres, dont une chouchoute chez moi et chez Plume d’Argent, La Passe-Miroir. Prenons un héros solitaire (Sangoku / Ophélie) : il mène une vie ordinaire (chasse dans la forêt/ son petit musée), mais est doté de qualités extraordinaires (sa force mystérieuse / son talent de liseuse) qui engrangeront une rencontre inattendue, le fameux « élément perturbateur » (Bulma / Thorn) rencontre qui tirera le héros de son univers quotidien (en voiture vers la Dragon Ball la plus proche / en ballon vers le Pôle) et l’emmène dans une quête (retrouver la Dragon Ball de son grand-père / découvrir les motivations louches de Thorn et… spoilers).

    C’est parce que les livres pour la jeunesse sont si déterminants dans notre construction culturelle et identitaire (à l’échelle de l’individu au moins) que la question de l’apprentissage, de la morale, de la bienséance, de l’utilité, etc., y est souvent ramenée. Je suis la première à dire ouste à tout le reste pour me concentrer sur la notion de « lecture plaisir », mais toutes ces questions sont pertinentes — et pas inconciliables avec la lecture plaisir.

    Sans avoir à délivrer un message (et personnellement je préfère quand ils s’en abstiennent) les livres se conçoivent comme une expérience culturelle — ils devraient donc être aussi riches et variés que les expériences que nous fournissent divers environnements sociaux.

    Au milieu d’eux, on devrait trouver tendresse, amour, poésie, mais aussi violence, indifférence, humiliation ; il devrait parler des dessins-animés du mercredi et de l’autre langue parlée à la maison… *

    …et d’un trillion de petits bouts de machins venus de partout, qui semblent sans importance mais contribueront à rendre un livre beau, doux, terrible, mémorable, en un mot : unique.

    • Mais bon, surtout, il ne faut pas tout caser dans le même texte, sinon gare au gloubi-boulga bien-pensant et aux histoires sans queue ni tête.

    2 – En tant qu’assistante d’édition tu as approché de près la littérature jeunesse. Cette dernière fait souvent la part belle à l’apprentissage. Il n’y est pas rare de voir les héros évoluer dans leur contexte scolaire, qu’il s’agisse d’école à proprement parler ou simplement d’éducation. Selon toi, cette tendance se retrouve-t-elle également dans la littérature destinée à un public plus âgé ? Si l’adulte n’aime pas recevoir de leçon, la leçon se cache-t-elle habilement dans les pages ou n’existe-t-elle tout simplement pas ?

    (*Chez Gallimard Jeunesse pendant 6 mois de stage en 2015, puis en free-lance pour Sarbacane depuis mai 2016)

    Ahah, je ne sais pas si l’adulte n’aime pas recevoir de leçon. Nous sommes rétifs face à un message trop appuyé, mais n’aimons-nous pas tirer nous-mêmes les conclusions (affectives, morales, philosophiques, sociales…) d’un ensemble de points discrètement et savamment noués à notre intention ? L’adulte est fier, et a l’habitude de prendre des postures intellectuelles et de composer avec celle des autres : c’est surtout pour ces raisons que la littérature générale semble se détacher de l’apprentissage quand, en réalité, elle le dispense de façon moins assumée que la littérature jeunesse.

    Sur la question de l’apprentissage, il faut par ailleurs distinguer plusieurs branches de l’édition. En jeunesse, on a les albums petite enfance dont les messages seront plus transparents pour une question évidente d’accessibilité. Il n’y a pas d’équivalent adulte, il me semble.

    Ensuite, on a tout ce qui est documentaire, évidemment (sans même parler des sujets d’instruction évidents tels que la reproduction des grenouilles, je pense aux trucs sur la sexualité expliquée aux enfants par exemple, ou comment accepter la séparation de ses parents, être heureux dans sa nouvelle école, etc.) où l’on retrouve un aspect éducatif. On trouve exactement la même chose chez les adultes (jetez un œil au rayon Socio ou Bien-Être de votre librairie la plus proche).

    Il y a aussi une part non négligeable de l’édition pour la jeunesse qui se situe à la frontière de l’éducation et de la littérature. Tous ces romans type « Juliette se fait harceler », « Kenza n’est pas de la bonne couleur », « Maman est très malade »… ce sont le plus souvent des romans-fonctions, des messages autour desquels on a cousu une histoire (qui peut être de qualité variable). La différence entre « Juliette se fait harceler au lycée » et Les petites reines (de Clémentine Beauvais) entre « Kenza n’est pas de la bonne couleur » et Sweet Sixteen (de Annelise Heurtier), entre « Maman est très malade » et Quelques minutes après minuit (de Patrick Ness), c’est que dans les premiers, le message prévaut et dans les seconds, l’histoire prévaut — et il se trouve qu’elle offre à la réalité des morceaux de miroirs révélateurs.

    Un roman fonction n’est pas en soi un mauvais roman, il peut d’ailleurs être un bon roman fonction, mais la différence se situe-là, au niveau du rôle moteur du message.

    Les rayons des grands ont-ils leurs romans fonctions ? Je dirais que ça se fait moins, mais que oui. Un exemple récent : Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une, de Raphaëlle Giordano, un roman feel-good qui flirte avec le manuel de bien-être. On peut formuler sur cette tendance les mêmes observations que dans les rayons jeunesse : un message autour duquel on a cousu une histoire, qui peut quant à elle être de qualité variable. (Dans les deux cas on a du très bon et du très mauvais.)

    • 3 – Sur ton blog tu parles de tous ces illustres anonymes bien-pensants qui se consternent de ne pas avoir le temps de lire parce qu’ils ont mille et une choses à faire. (Nb : moi la première !) En tant qu’auteur, on écrit pour le plaisir de raconter une histoire sans forcément avoir le but avoué de transmettre une leçon quelconque, mais en lisant, le lecteur lambda recherche-t-il obligatoirement à en retirer un enseignement qui justifie le temps « investi dans la lecture » ?

    Je crois en effet que le temps investi dans la lecture est parfois « calculé », mais pas forcément en terme d’apprentissage, ou du moins pas consciemment. Les contraintes quotidiennes ainsi que les divertissements à notre disposition — notamment ceux que nous offrent la télé et internet — font une sérieuse concurrence à la lecture et, pour cette raison et bien d’autres, on peut avoir tendance à cibler d’autant mieux ses lectures. Se restreindre à ce qui fait bien en société (le dernier Untel, un roman dont « tout le monde parle ») et/ou ce qui tient de la culture légitime (les classiques, les prix littéraires).

    Mais le phénomène s’observe chez presque tous les lecteurs, quelle que soit leur tasse de thé et leur littérature de référence (classique, gothique, SF, jeunesse, érotique, que sais-je) : quand on lit quelque chose qui ne correspond pas à ce que la version idéale de nous devrait être en train de lire, on s’en veut. On raisonne un peu comme si on était notre propre Sims, à vouloir programmer notre avancement culturel et cocher des checkpoint au fur et à mesure : « Le Goncourt, c’est fait ! Maintenant, je vais me faire tout Proust… » (chez moi c’est « Le dernier Villeminot, c’est fait ! Maintenant, je vais me faire toute la rentrée littéraire jeunesse… »). Sauf que la littérature, ce n’est pas comme les besoins corporels ou la muscu, il n’y a pas de claire barre de progression, et puis, surtout, on n’est pas des Sims. J’ai une liste de livres à lire en priorité pour des raisons X ou Y et à un moment donné je vais forcément me retrouver le nez dans un roman qui n’était pas du tout sur la liste, parce que c’est ça la vie.

    Bref pour conclure : clairement, non, le lecteur lambda ne recherche pas un enseignement dans sa lecture (sauf ponctuellement, quand il cherche une réponse au deuil, à l’amour trahi, etc.). En revanche, je crois que oui, on cherche à valider sa version personnelle de son programme d’enrichissement culturel.

    Et on échoue, parce que le programme est irréaliste, mais en échouant on se crée une autre richesse culturelle — différente, imprévue, bizarre. »

    C’est tout (et c’est déjà beaucoup ♥) pour le témoignage de Julia, accueillons maintenant notre seconde invitée : Marika. Amoureuse des mots et des enfants, elle transmet son savoir autant qu’elle le reçoit. Pour vous les plumes, elle a accepté de nous livrer son sentiment sur l’apprentissage de l’écriture qu’elle a perfectionné sur les bancs d’une université un peu particulière : l’université européenne d’écriture.

    « Je me présente. Je m’appelle Marika.

    Depuis deux ans, je suis des cours à l’Université Européenne de l’Ecriture. J’ai été élève libre à l’atelier d’écriture pour enfants. J’ai toujours voulu écrire un livre, mais le déclic me manquait. Celui-ci eut lieu lors d’une formation sur l’écriture. Je suis institutrice maternelle. C’est donc moi d’habitude qui enseigne aux petits enfants. J’avais écrit un texte qui accompagnait une illustration enfantine, d’un lapin et d’un écureuil. Deux de mes collègues, que je ne connaissais pas très bien à l’époque, m’ont félicitée. A partir de là, j’ai commencé à me dire qu’il était temps de me lancer. Comme je n’ai pas voulu m’y mettre sans bases (je trouve que le travail d’auteure peut être parfois bien solitaire), je me suis donc inscrite à cet atelier.

    Tout de suite, le courant est passé entre le professeur, Luc Maskens et les autres élèves. C’était extraordinaire d’avoir quelqu’un qui partageait son expérience avec nous. Luc a suivi tout le cursus de l’U.E.E et est auteur depuis longtemps.

    J’allais la première année, pleine d’entrain à mes cours pour apprendre les bases de l’écriture pour enfants comme les personnages, le récit, le métamorphisme,…

    J’avais de petits textes à faire pour les cours suivants que nous lisions en classe. Mon professeur nous donnait des pistes pour nous améliorer. Il n’y avait pas de critiques, mais des remarques constructives.

    L’atelier se déroulait en deux ans. Après un examen final réussi (et oui, j’ai dû remettre trois textes pour passer en deuxième) et une envie folle de continuer cette formation, je me suis inscrite pour la seconde année. J’avais surtout en tête mon projet de livre que j’avais commencé un an auparavant. Un projet que seule ma meilleure amie avait le droit de lire.

    Durant cette seconde année, j’étais la seule élève. J’ai donc su grâce aux conseils avisés de Luc mener à bien du début à la fin mon premier tapuscript (je dois encore le peaufiner, cela va de soi). Tout ce que j’ai appris lors de la première année m’a servi. Mon écriture était beaucoup plus fluide. J’avais beaucoup plus confiance en moi. Mon professeur a été comme un guide de plume. Il n’a pas écrit à ma place bien entendu, mais m’a donné des orientations, des ouvertures pour améliorer ce qui était déjà en place.

    Je dirais donc que l’apprentissage est une transmission du savoir, un partage. C’est vraiment le sentiment que j’ai par rapport à mes deux années vécues à l’atelier d’écriture pour enfants.

    Comme on n’a jamais fini d’apprendre et que je pêche un peu pour les dialogues, je me suis inscrite cette année à l’atelier dialogue théâtre. Je mettrai peut-être vingt ans à suivre la formation complète de l’U.E.E. Mais quand je vais à ces cours, j’en apprends beaucoup en général et sur moi. Je me suis épanouie comme auteure mais aussi en tant que femme. »

    Voilà les Plumes, c’est terminé pour aujourd’hui. Remercions chaleureusement Julia et Marika pour leurs témoignages à la fois complets et très enrichissants. Pour davantage d’informations, je vous invite à aller jeter un œil sur le blog de Julia et sur le site de l’UEE.

    J’espère que cet article aura éclairé votre lanterne et je vous dis à bientôt pour un nouveau numéro inédit du PAen.

    À vous les studios !


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