Mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs… avec Dan #VERSO



  • Mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs…
    Posté le 15 novembre 2017 par Shaoran

    Aujourd’hui dans Verso, nous sortons des sentiers battus pour nous intéresser à ces écrivains de l’ombre qui ont une dimension professionnelle sans réellement l’être, je veux bien sûr parler de nous autres auteurs du web. À cette occasion, nous recevons Danette, auteure reconnue (mais qui souhaite garder son anonymat IRL sous peine de coup de hachette) de Moonshine, Ghost in the Graveyard et bien d’autres, publiée sur le site de Fictions Plume d’Argent.

    À travers ses univers riches et pleins d’imagination, Danette nous transporte vers l’inconnu, tantôt effrayant, tantôt déluré, mais toujours incroyablement original et maitrisé. De quoi s’offrir d’excellents moments de lecture, dans lesquels la famille tient une place de choix. Aujourd’hui dans Verso, elle nous livre son point de vue sur le sujet.

    Alors sans attendre, la parole à Danette :

    • 1- Quelle place accordes-tu à la famille dans tes histoires ? Est-ce pour toi le point de départ d’une intrigue ?

    Je crois que j’essaye de créer des personnages aussi réalistes que possible ; partant de là, dans la réalité, la famille de sang ou de cœur – comme l’amitié, l’amour, les loisirs, le travail… et/ou leur absence/complexité respective (rayez la mention inutile) – est constitutive des individus qu’on devient, que ça nous plaise ou non. Du coup je pense que la famille prend une place importante dans mes histoires mais sans que ce soit une recherche particulière de ma part : le personnage est le point de départ de la création/réflexion, et sa famille fait partie des briques qui le construisent, expliquent son attitude, ses craintes, ses envies…

    Après, dépendamment de l’histoire, j’accorde plus ou moins de place à la brique « famille » ; si j’écris de la romance, forcément, je mettrai moins l’accent sur les relations familiales que sur les relations amoureuses de mon personnage. Pour autant, je crois que le rapport d’une personne à sa famille impacte beaucoup de ses autres relations – parce que c’est la première qu’on tisse étant tout petit, celle aux parents, aux grands-parents, à la fratrie ; parce que c’est souvent la plus brute dans le positif comme dans le négatif : je n’aimerai jamais personne aussi fort que ma maman chérie d’amour et je ne haïrai jamais personne aussi fort que nombre de fruits pourris de mon arbre généalogique…

    Disons que beaucoup des manques affectifs ressentis vis-à-vis de sa famille peuvent s’exprimer plus tard dans ses relations amicales ou sentimentales, par exemple ; et réciproquement, des relations familiales solides nous apprennent à interagir avec les autres, faire confiance, demander de l’aide… ce qui compte dans n’importe quelle relation. Donc la brique n’est jamais loin, même si elle n’est pas systématiquement au centre du chantier. C’est rare que je n’évoque pas la famille des personnages – et si je ne dis rien à ce sujet, je sais généralement ce qu’il en est en coulisses, même si ça se résume à trois mots.

    Pour ce qui est des intrigues, si je dis que la famille n’est pas systématiquement au centre de tout – rarement, en fait ; je ne me dis jamais « je vais écrire l’histoire de cette famille » –, en y réfléchissant, elle est souvent liée à un élément crucial du développement de l’histoire. En fait, plus que la famille en tant que telle, c’est la mémoire qui me fascine ; la famille est une porte d’entrée assez évidente pour aborder ce thème : on a tous entendus des récits de « à ton âge » ou « à l’époque » quand « c’était le bon temps ». Ça nous raccroche au passé, et comme dans mes histoires, le passé a souvent un impact déterminant sur le présent, la famille sert de pont.

    • 2- Si tu devais définir la famille, comment le ferais-tu ?

    Ohlàlà, mais quelle question difficile !

    Je ne peux pas donner de définition de la famille, seulement ma vision et… je ne crois pas qu’elle soit très positive, ni très claire d’ailleurs… Ce qui est sûr c’est que je ne crois pas que les liens du sang soient fondamentalement plus importants que les liens du cœur, mais du coup ce sont deux environnements très différents.

    La famille de sang, on y est attaché pour le meilleur et pour le pire – même en décidant de couper les ponts, ça laisse des marques ; ça peut être un refuge comme un boulet. Elle a un petit côté tribal, cette famille, dans mon esprit : des gens qui connaissent nôtre intimité mais qui ne nous connaissent pas forcément, nous, en tant que personne pleine de complexitude. Des gens avec qui on partage des secrets pas toujours très reluisants, un passif parfois plein de coups tordus et de méchancetés, des traditions, des tas de très vieux souvenirs qui n’appartiendront jamais à personne d’autre qu’à ce petit groupe restreint – la fameuse mémoire. Tout ça constitue un héritage commun qu’on a pas forcément toujours envie de porter, mais qui fait quand même que la secte familiale est ce qu’elle est. Qui fait aussi qu’on existe, et qu’on est pas quelqu’un d’autre.

    Y a un petit côté absurde et charmant à se dire que ces gens, qui ne se ressemblent ou ne s’entendent pas toujours, décident quand même de rester ensemble – ou plutôt sont poussés à rester ensemble malgré tout. La famille est représentée comme quelque chose de fondateur de nos sociétés, mais ce serait intéressant de voir comment ça se passerait si on y accordait plus autant d’importance, ou si on l’abordait autrement – sans valeur donnée aux liens du sang, par exemple ? Ça donne des envies scribouillardes !

    J’avoue, j’ai personnellement un penchant pour la famille de cœur. Celle-là, on la choisit, et du coup, si on est pas trop concon, ça devrait être que du positif – minus petites frictions bien naturelles. Pour moi, elle est là pour nous apporter tout ce que les autres ont oublié de nous donner, ou pour essayer de nous faire oublier ce qu’on aurait pas dû se prendre dans les dents. C’est un genre de gilet de sauvetage et de jardin secret.

    Beaucoup de liens très forts se tissent en grandissant, je suppose, mais c’est rassurant de voir que ça peut continuer toute une vie : on découvre de nouveaux grands frères au boulot, on rencontre de nouveaux pépés au parc… alors certes, on a pas tout l’historique depuis les couche-culottes, mais on a quand même le temps de poser d’autres bases, d’avoir une autre intimité, et pour moi une plus grande confiance : je me sens mieux entourée de gens qui décident de rester dans mes parages en connaissance de cause (et à leurs risques et périls) qu’au milieu des pauvres bougres qui se retrouvent dans les pages de mon livret de famille par la force des choses.

    Bref, si je devais définir la famille, je dirais que c’est un sacré bordel sacrément passionnant.

    • 3 - Que ce soit dans The Red Church, dans Moonshine ou encore dans Ghost In The Graveyard, tu nous dépeins le portrait de familles vraiment très différentes, tantôt unies tantôt disloquées. En quoi la thématique de la famille est-elle importante à tes yeux ? T’inspires-tu de ta propre famille ?

    Eh bien oui, je vous avoue que les clans de The Red Church sont la transposition littérale des deux côtés de ma famille : assoiffés de sang, cannibales, pleins de dents et portés sur un catholicisme pas très catholique.

    Non, je ne m’inspire pas directement de ma propre famille, parce que j’estime qu’il y a des choses qui doivent rester privées, non mais ! et parce que j’ai mis trop de temps à réparer mes briquettes pour m’amuser à y donner des coups de marteau-piqueur. Cela dit, je pense que l’auteur met toujours un peu de lui-même dans ce qu’il écrit ; donc même si je ne rédige pas mon autobiographie, j’imagine que ma vision pessimiste de la famille sanguine sanglante de sang transparaît un chouïa par-ci par-là.

    Ce qui m’importe dans cette thématique, je dirais que c’est surtout la question du conditionnement familial et de l’héritage dont je parlais. J’en ai personnellement beaucoup voulu à ma propre famille de me mettre ce fardeau sur les épaules – on débarque, petit enfant innocent, et subitement il faut encaisser les répercussions d’événements qui datent de plusieurs générations alors qu’on a rien demandé et qu’on voulait juste continuer à torturer tranquillement des bébés chiens. Ça m’intéresse de mettre des personnages dans des situations similaires et de voir comment ils s’en sortent avec leur propre bagage indésirable, que ce soit un secret, un décès, une séparation ou une sombre histoire de trafic d’organes…

    C’est important de savoir d’où on vient et ce qui a coulé nos fondations (je file ma métaphore architecturale) mais c’est aussi passionnant de voir comment on s’érige à partir de là ; comment on peut construire une jolie maison douillette sur une cave fissurée (il est peut-être temps d’arrêter le filage). Et puis quand l’image de la famille est d’emblée positive, comme dans Moonshine, j’aime bien creuser un peu derrière les apparences, parce qu’aucune famille n’est parfaite.

    La famille fait un bon miroir du monde, aussi : c’est assez facile de mettre une société ou un système en parallèle. Il y a des dominants, des dominés, des outsiders, des choses à cacher, à protéger, à changer… J’aime bien jouer sur ces deux échelles dans une histoire, faire en sorte que les grandes découvertes ou les grands bouleversements trouvent des échos plus personnels, qu’ils s’opposent ou se répondent (le personnage de Jill, dans The Red Church, était par exemple soumis à des enjeux de dualité et d’appartenance dans sa famille comme dans son clan ; dans Moonshine, la famille de sang et de cœur des héros cache des choses assez semblables à ce que peuvent cacher les gouvernements, et pour les mêmes raisons).

    • 4 - Mon petit doigt m’a dit qu’il existait entre certains de tes personnages issus d’histoires différentes des liens de famille, indépendamment de leurs relations familiales dans leurs romans respectifs. D’où t’es venue cette idée de dynamique entre les générations dans différentes temporalités ? Est-ce compliqué à mettre en oeuvre ?

    Ton petit doigt est bien informé.

    La preuve en image :

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    Je pense que l’idée me vient de Zola (voilà, comme ça vous pouvez croire que je suis cultivée pendant deux secondes) qui a raconté l’histoire de plusieurs personnages de la famille des Rougon-Macquart à travers une vingtaine de romans, il me semble. Son but à lui était d’illustrer la réalité sociale du Second Empire en se servant de plusieurs générations pour en représenter les évolutions (et aussi de traiter la question des tares héréditaires, je crois, comme la passion pour la boisson, les oies et les morts ridicules).

    Du coup, pleine d’ambition, prête à me mesurer aux plus grands, je me suis juste dit « tiens, ce serait marrant que toutes tes histoires soient liées, eheh », et comme je n’avais pas de principe de mondes parallèles et que la plupart desdites histoires se déroulent dans notre univers à peu près à notre époque, les lier par les familles me semblait être le plus logique.

    Il y a eu quelques ratés et je compte aujourd’hui quatre futurs alternatifs d’univers qui ne peuvent pas cohabiter, mais avec un peu de gymnastique j’ai réussi à faire rentrer tout le monde. Pour beaucoup, ça n’apporte pas grand-chose : une tante inconnue est mariée à un type inconnu qui se trouve être l’oncle de quelqu’un d’autre. Pour d’autres, c’est un peu plus fun, et j’ai encore plein de branches libres en prévision des prochains romans !

    Voilà les Plumes, c’est terminé pour aujourd’hui.

    Remercions chaleureusement Danette pour son témoignage à la fois complet et très intéressant. Pour davantage d’informations, je vous invite à aller jeter un œil sur son profil FPA.

    J’espère que cet article aura éclairé votre lanterne et je vous dis à bientôt pour une nouvelle interview haute en couleurs.

    À vous les studios !


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