Auteurs et Lecteurs : une relation contractuelle ? #Plume&Astuce


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    Auteurs et Lecteurs : une relation contractuelle ?

    10 mars 2015 par Syrène et Cricri

    Le thème du numéro étant « Esprit d’équipe », c’est en tandem avec Syrène que s’est réalisé ce Plume et Astuce. Et quoi de mieux, pour rester dans l’esprit collaboratif, que choisir comme sujet la relation auteur&lecteur ? Les questions sont les suivantes : quand un auteur publie son histoire sur le web, n’a-t-il pas un minimum de responsabilités envers ses lecteurs ? et le lecteur a-t-il lui-même un engagement vis-à-vis de l’auteur dont il suit les histoires ?

    Syrène – les responsabilités de l’auteur

    Une envie d’écrire, c’est comme une démangeaison lancinante. Ça vous trotte dans la cervelle, ça vous agace le bout des doigts, ça ne vous lâche pas. C’est non seulement l’histoire, ou du moins une partie d’histoire qui se met en place, mais aussi un texte, des dialogues, des situations. Les mots s’ordonnent d’eux-mêmes dans votre tête et l’on n’a qu’une envie, c’est de les coucher sur papier ou sur écran dès que possible, afin de se libérer et de leur donner vie. D’autant que les mots se vengent : si l’on attend trop longtemps pour les écrire, peu importe que l’on n’ait pas eu le choix, ils s’enfuient en ricanant, ne vous laissant plus que l’idée générale et une frustration certaine car dans ce cas, même en s’y donnant à fond, on ne retrouvera jamais l’ordonnancement premier, qui bien évidemment était le meilleur.

    Donc, ces mots, les voilà enfin écrits ou saisis, formant un texte ou un début d’histoire, ou une partie de texte/histoire. Très bien. Et maintenant, que va-t-on en faire ?

    Le net donne à tous ceux qui ont envie d’écrire toute latitude de poster leurs textes, courts ou longs, bien ou mal écrits, terminés ou pas, et quel qu’en soit le contenu. Et donc de le faire lire. Que l’on écrive une fanfiction, une histoire originale, ses souvenirs d’enfance ou les recettes de cuisine de sa grand-tante Justine, peu importe, les supports ne manquent pas. Et généralement, les règles de « publication » sont très larges : techniquement, il est possible de publier absolument tout ce que l’on veut, et comme on veut. Je veux dire par là : de l’œuvre inachevée (qui ne le sera jamais) à celle qui sera actualisée environ tous les deux ans, sans oublier les textes violents ou à caractère sexuel prononcés, voire même des pamphlets particulièrement virulents. Or donc, la souplesse et la liberté du net exemptent-elles pour autant les auteurs de leurs responsabilités vis-à-vis de leurs lecteurs ? Car enfin, celui/celle qui publie son texte a envie qu’il soit lu et commenté, nous sommes bien d’accord. Ce n’est pas le tout de savoir que les gens lisent, l’auteur a envie de savoir ce qu’ils pensent.

    Il y a certes retour et retour : ceux qui par exemple publient sur une plate-forme de lecture n’attendent rien d’autres de leurs lecteurs (combien décident d’abandonner l’histoire s’ils estiment ne pas recevoir suffisamment de louanges ? ). Il y a aussi les retours j’allais dire « professionnels », destinés à aider l’auteur dans sa progression et son écriture. Je ne m’attarderai donc ni sur l’œuvre inachevée (ô combien frustrante cependant) ni sur les publications à rallonge et je passe directement aux constantes :

    L’orthographe, la grammaire et la conjugaison ? Cékoi ?

    Un grand débat sur le net, n’est-ce pas ? Certains textes vous arrachent les yeux dès la première ligne tant ils sont blindés de fautes ! Ça me paraît pourtant être la moindre des choses, dès lors que l’on prétend être lu, d’utiliser non seulement le correcteur automatique mais aussi un dictionnaire et un traité de conjugaison ! Combien ne trouve-t-on pas de phrases estropiées du genre : « Je veu pas te parlé »…. Aïïïeeee ! Mes yeux ! Ils saignent ! Je pense que certains/certaines partent du principe qu’ils écrivent pour s’amuser et qu’ils refusent la contrainte de la relecture et de la correction… mais au fait, pourquoi dans ce cas faudrait-il se contraindre à les lire ?

    Accepter la critique

    Rien n’est plus agréable et valorisant que de recevoir des commentaires positifs, voire enthousiastes, sur ce que l’on a écrit. L’inverse en revanche…. Un texte n’est-ce pas, c’est un peu le bébé de son auteur, et qui aimerait s’entendre dire que son bébé a les oreilles trop grandes et le nez trop court ? Personne, c’est clair.

    Cela fait pourtant partie du « contrat » tacite de celui/celle qui écrit (et surtout qui publie) et ceux qui lisent : le droit de trouver que le texte, ou l’histoire, ou les personnages ont des défauts, que le texte est pourri de fautes et illisible, que l’ensemble est incompréhensible ou incohérent…. que sais-je encore ? Bien sûr, toute critique n’est pas forcément à prendre au pied de la lettre mais en publiant un texte, donc en cherchant à le faire lire, l’auteur s’engage à accepter qu’il ne plaise pas et qu’il soit jugé mauvais. Quand bien même il lui plaît beaucoup à lui-même, qui le trouve très bon !
    C’est encore plus délicat lorsque l’auteur exprime ses pensées personnelles, ses convictions, sa manière de voir les choses. Mieux vaut sans doute prendre du recul avant de publier, car il se trouvera fatalement des lecteurs pour être en total désaccord et le faire savoir. C’est une responsabilité à laquelle il vaut mieux se préparer à l’avance : comme on met toujours beaucoup de soi-même dans ce que l’on écrit, forcément une critique de ce genre, même argumentée et solide, va piquer un peu…. ou beaucoup.

    Les sujets tabous ou choquants

    Bien sûr, chaque lecteur, que ce soit sur le net ou en librairie, sélectionne ses lectures selon ses goûts. Encore faut-il que la quatrième de couverture, le résumé etc soit explicite sur le contenu. C’est même la plus élémentaire honnêteté !
    On va dire qu’il est difficile de savoir ce qui peut choquer le lecteur potentiel, que par exemple le simple fait qu’un gamin reçoive une fessée méritée peut en choquer certains. Sans aucun doute. Il n’en reste pas moins que chacun a une idée ne serait-ce qu’approximative des sujets sensibles ou plus ou moins tabous (je ne sais pas moi, disons l’inceste, par exemple) et que d’une manière générale, les textes violents ou dits « pour adultes » doivent être signalés. D’autant que l’on peut être adulte et malgré tout les éviter comme la peste ! Prendre son lecteur par surprise et ainsi risquer de le mettre mal à l’aise, voire de le choquer sans qu’il sache à quoi s’attendre n’est tout simplement pas une option.

    Cristal – les responsabilités du lecteur

    Internet a considérablement fait évoluer le statut du lecteur traditionnel. Le lecteur 2.0 est un lecteur actif et participatif, un « lect-acteur ». Toutes les plateformes de publication (comme la célébrissime Plume d’Argent, mais tchh tchh, pas de marque) sont désormais conçues pour lui permettre de non seulement donner son avis sur un texte, mais aussi établir un véritable dialogue avec l’auteur ; ce dialogue peut créer un lien de fidélisation très fort entre l’auteur et son lecteur. Un lien si fort que j’ai souvent vu des lecteurs, stimulés par ces échanges, se transformer à leur tour en auteur et basculer du côté littéraire de la force. Cette mutation du lecteur (oui, Internet génère des mutants) soulève un certain nombre de questions. Le lecteur peut-il absolument tout dire à un auteur ? Dispose-t-il de son texte à sa guise ? Est-il moralement engagé à suivre sa publication ?

    Le droit d’expression

    Dès qu’un auteur soumet sa production écrite à la lecture, il la soumet également à la critique et celle-ci n’est pas toujours agréable à entendre. Le lecteur a le droit de ne pas aimer votre histoire, vos personnages ou vos idées, et surtout il a le droit de vous le dire. Oui, ça fait bobo. Depuis que je suis modératrice, il m’est quelquefois arrivé d’être confrontée à des cas de conscience. Un auteur nous fait part de son désarroi, car la critique qu’il a reçue d’un lecteur l’a profondément heurté, voire découragé. Le commentaire en question peut être en effet sévère, parfois même injuste, mais il reflète une opinion. On peut demander au lecteur d’être plus constructif dans ses prochains commentaires, mais voilà, de là à le bâillonner et l’expédier au fond d’un lac avec un boulet à chaque pied… Bref, ça réclame parfois une bonne dose de courage, mais nous, auteurs, nous devons respecter la parole du lecteur, même si elle nous blesse dans notre amour-propre et qu’on aimerait pouvoir lui jeter un sortilège impardonnable.

    N’y a-t-il pour autant aucune limite au droit d’expression du lecteur ? Internet est le royaume de l’anonymat et il peut désinhiber certains comportements. Le droit du lecteur s’arrête là où celui de l’auteur commence. La diffamation, la discrimination, la xénophobie, l’homophobie, pour ne citer qu’elles, sont illégales. Certaines plateformes d’échange poussent même plus loin la modération et se basent sur la nétiquette : « une règle informelle, puis une charte qui définit les règles de conduite et de politesse recommandées sur les premiers médias de communication mis à disposition par Internet. Il s’agit de tentatives de formalisation d’un certain contrat social pour l’Internet » (Wikipédia). En gros, on demande au lecteur de respecter les principes élémentaires de la politesse et de s’adresser à l’auteur avec le même respect qu’il le ferait lors d’une conversation non virtuelle. Oui, bon, ça admet que la personne en question maîtrise déjà les règles de la politesse dans la vie courante et il suffit de prendre la route un vendredi à 17h pour mesurer l’étendue du problème.

    Propriété intellectuelle et copie privée

    Parmi les droits inhérents à l’auteur que le lecteur doit respecter, il y a évidemment la propriété intellectuelle. J’ai écrit « évidemment », mais nous allons voir que cela ne coule pas forcément de source.

    Un lecteur n’a pas le droit de reproduire votre texte (hors droit de citation), il ne peut pas le diffuser sans votre consentement et il ne peut pas s’en attribuer la paternité. On parlerait dès lors de plagiat, à savoir la « reproduction non avouée d’une œuvre originale ou d’une partie de cette dernière » (http://atilf.atilf.fr/tlf.htm). Il m’est arrivé une fois de tomber sur une de mes vieilles fanfictions signée par une parfaite inconnue ; je peux vous assurer que ça fait bizarre. Et là, c’est à vous, auteur, de prouver que la version de votre histoire est antérieure à celle dont dispose le plagiaire. Ah, ah.

    Poussons le raisonnement plus loin, à présent. Un lecteur a-t-il le droit d’enregistrer votre histoire sur son ordinateur ? A-t-il le droit de l’imprimer ? Allez, honnêtement qui, parmi nous, ne l’a pas fait au moins une fois ? La copie privée est une exception au droit d’auteur, mais elle doit normalement se faire à partir d’une source licite. Par exemple à partir d’une œuvre que vous avez acheté de façon légale. Sur des sites comme Plume d’Argent, nous entrons dans un domaine border-line puisque les textes sont diffusés dans un cadre non-commercial. De plus, la copie privée se cantonne à un usage strictement personnel et ne doit pas sortir du cadre familial : passer la copie d’une histoire à des amis vous fait franchir la ligne rouge. Vous comprenez mieux pourquoi il est si rapide de traverser la frontière entre légalité et illégalité sans même s’en apercevoir ? Nous. Sommes. Tous. Des. Pirates. En. Puissance.

    Désertion et harcèlement

    Je parlais un peu plus haut de la possibilité extraordinaire qu’offrait Internet d’établir un véritable dialogue entre l’auteur et son lecteur. Tout ça c’est bien joli, mais que se passe-t-il quand ce dialogue ne se fait pas ? ou encore qu’il cesse brutalement du jour au lendemain ? C’est un fait, tous les auteurs ne sont pas égaux face au lectorat et, disons-le, ce n’est pas toujours juste. Certaines histoires créent le buzz quand d’autres passent inaperçues ou tombent dans l’oubli. Ce désintérêt du lecteur peut-être cause d’une réelle souffrance chez l’auteur ; après tout, n’écrit-il pas pour être lu ?

    Mais voilà : peut-on moralement exiger d’un lecteur qu’il nous lise ? Faire de la sollicitation à répétition ou culpabiliser les déserteurs peut définitivement fausser la relation entre l’auteur et le lecteur. Sans même verser jusque-là, il m’est arrivé à plusieurs reprises de me trouver dans la posture de la lectrice à qui on a soumis une histoire et qu’on relance encore et encore pour avoir vite-vite-vite son avis. C’est très-très-très inconfortable. Et pour être tout à fait honnête, je dois confesser que j’ai aussi été dans la situation inverse. J’étais jeune, j’étais débutante, j’étais avide de reconnaissance et j’ai forcé ma meilleure amie à se coltiner les 1300 pages de mon manuscrit, jour après jour. Elle a fini par me gueuler dessus et elle a bien eu raison.

    Plus on soumet un lecteur à la contrainte, moins il prendra de plaisir à lire. Il a le droit de lire SI il veut, QUAND il veut et AU RYTHME qu’il veut. Il peut parcourir votre histoire dans le désordre, commencer par la fin, sauter des passages, s’arrêter en plein milieu. Je vous invite à prendre connaissance de la célèbre affiche (on la retrouve dans beaucoup d’écoles et de bibliothèques) des « dix droits du lecteur » inspirés du livre Comme un roman de Daniel Pennac et illustrés par Quentin Blake. C’est vraiment instructif !

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    Je terminerai ma réflexion sur le harcèlement (histoire de finir sur une note plus joyeuse, youhou). J’ai tenu à en parler, car j’en ai été témoin – très rarement, je vous rassure – et je ne veux pas passer ce phénomène-là sous silence. Si un lecteur n’a pas l’obligation de vous lire, il n’a aucunement le droit de vous harceler. Je n’inclus évidemment pas ici les messages de type « vite la suite maintenant s’il te plaît ! » qui sont l’expression d’un enthousiasme maladroit. Non, je parle du harcèlement mal intentionné, celui qui vous soumet à une pression psychologique forte et répétée. J’ai vu un auteur se recevoir une série de messages décourageants et signés sous différents pseudos : une enquête a révélé que c’était une seule et même personne qui en harcelait une autre. De même, un lecteur n’a pas le droit de vous soumettre à un harcèlement pour connaître plus vite la suite de votre histoire ou vous faire reprendre un projet que vous avez abandonné. Il peut le déplorer, naturellement, mais il ne peut rien vous imposer.

    À l’éclairage de nos réflexions croisées, à Syrène et à moi, s’il me fallait répondre à la question soulevée par le titre « Auteurs et lecteurs : une relation contractuelle ? », je serais tentée de répondre ceci : il n’y a pas de contrat signé avec le sang entre un auteur et un lecteur, mais pour que la coexistence se passe au mieux, il est important qu’elle se fasse dans le respect mutuel l’un de l’autre et… ma foi… faisons preuve d’esprit d’équipe 😉


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