Littérature et valeurs



  • Salut les plumes ! Alors voilà, il y a quelques jours j’ai du écrire un court rapport de recherche sur le sujet “Littérature et Valeurs” (dans le contexte d’un master d’éducation) ; en le finissant, j’ai pensé à vous ! Je me suis dis que c’était peut-être un sujet qui pouvait, vous aussi, vous intéresser. Car après tout, nous mettons bien nos valeurs en avant lorsque nous écrivons, n’est-ce pas ?
    Aussi je me permet de poster mon rapport ici, sans aucune forme de prétention évidement, simplement pour lancer le débat si cela vous intrigue !

    Littérature et Valeurs
    Le renouveau de l’enseignement de la littérature à l’école primaire s’est traduit par une approche nouvelle des textes. Ceux-ci ne sont plus seulement considérés comme des modèles de style qu’il faut imiter, comme le préconisait Ferdinand Buisson à l’époque de la fondation de l’école républicaine, mais abordés sur un point de vue esthétique, sensible et ce qui nous intéresse ici, le point de vue éthique. Lorsque l’on parle de valeur, des valeurs, dès lors que l’on entre dans le domaine de l’éthique et ici plus particulièrement, dans l’éducation morale et civique, on ne peut ignorer la place centrale et complexe qu’occupe la littérature dans la transmission des valeurs. En effet, la littérature permet-t-elle de transmettre des valeurs, et si oui comment ? La valeur d’un texte est-elle proportionnelle à ses valeurs ? A-t-on raison, finalement, d’avoir cette lecture éthique de la littérature ? Avant d’aborder ces sujets épineux, il nous faut questionner la notion même de valeur afin de clarifier ce terme aux nombreuses acceptions.

    A. Valeur en littérature

    Une valeur désigne, dans un contexte hors littérature, et d’après le Larousse :

    Ce qui est posé comme vrai, beau, bien, d’un point de vue personnel ou selon les critères d’une société et qui est donné comme un idéal à atteindre, comme quelque chose à défendre.

    Elle peut également désigner le degré d’importance d’un objet, d’une idée, d’une œuvre, voire d’une personne. Prenant en compte ces deux définitions liminaires, nous pouvons constater que les deux s’appliquent à la littérature selon qu’on la perçoit comme un objet ou un médium.

    1/ La littérature objet

    En tant qu’objet, on parle de valeur d’une œuvre littéraire selon une idée de hiérarchie des auteurs, genres, styles d’écriture :

    On pense, par exemple, au célèbre débat sur la hiérarchie des auteurs et des œuvres. Longtemps l’école a privilégié un panthéon littéraire, qui, dans la tradition humaniste, permettait de transmettre les valeurs universelles du « beau et du bon ». (Canvat et Legros 2004 : 5-6)

    Cette hiérarchie varie en fonction des idéologies dominantes et des époques ; on remarquera qu’aujourd’hui encore, l’aspect patrimonial d’un livre lui donne une valeur à part des autres classiques et œuvre jeunesse. C’est ainsi que l’on peut avoir des préjugés sur une œuvre en amont de l’enseignement et dans la classe même, et transmettre involontairement aux élèves qu’une œuvre vaut plus qu’une autre. Autrement dit, la littérature elle-même s’inscrit et s’enseigne selon un système préexistant de valeur. Vincent Jouve aborde le sujet en parlant d’un idéal d’objectivité dans l’étude littéraire, qui doit pourtant se faire dans la reconnaissance de nos valeurs propres, car sinon notre discours devient « le porte-voix d’une idéologie ». Concrètement, expliciter le choix d’une œuvre plutôt qu’une autre en assumant sa part de subjectivité, et surtout s’attacher au respect de toute forme de lecture de la part des élèves, voilà des moyens d’éviter une transmission non réflexive et unilatérale de la valeur des œuvres.

    On pourrait aller plus loin et rejeter toute forme de caractérisation des œuvres, toute forme de hiérarchisation, cependant au regard du peu de temps que l’on peut effectivement consacrer à la littérature à l’école primaire, le choix est inévitable, donc la discrimination des ouvrages. De même qu’il faut se rappeler que la valeur d’une œuvre est souvent directement parallèle aux valeurs qu’elle transmet.

    2/ La littérature médium
    Du point de vue de l’enseignement du français, la littérature est autant un objet d’étude en soi qu’un outil pour l’apprentissage de la langue, de l’histoire et au-delà, des valeurs. Les « entrées » en littérature proposées par les programmes (particulièrement : « la morale en question et Résister au plus fort : ruse, mensonge et masque ») montrent effectivement que ce sont les valeurs des textes qui motivent l’enseignement. Mais quelles valeurs exactement ? L. Laroque et C. Raulet-Marcel apportent des éléments de réponse dans leur article Littérature et Valeurs :

    Ces valeurs évoluent au fil du temps et le début du XXIe siècle a, par exemple, vu l’apparition de nouvelles questions de société qui ont eu une répercussion sur les programmes, notamment sur les compétences sociales et civiques […]. Le domaine 3 a fait émerger des valeurs nouvelles comme le devoir de mémoire, l’égalité fillesgarçons, l’éducation au développement durable.

    Les valeurs de la littérature d’aujourd’hui sont donc des valeurs « de société », des réponses concrètes à la vie actuelle et à ses affres. On peut alors questionner la pertinence de œuvres patrimoniales tels les contes ou fables, qui sont loin de proposer des valeurs d’actualité. Cependant, si l’on étudie les contes et les fables, ce n’est plus de la même manière qu’auparavant : la lecture n’est plus réceptive, elle n’est plus une simple « ingurgitation » de valeur, mais s’accompagne de dialogue, de réflexion. Le conte qui avait autrefois un aspect de « normalisation des valeurs » devient support pour une réflexion personnelle, en passant par exemple par des débats interprétatifs, des cercles de lectures, ou des lectures en réseaux (pour faciliter la mise en parallèle des œuvres).

    B. La transmission des valeurs

    Maintenant que nous avons vu les implications qui sous-tendent le rapport Littérature/valeurs, il nous faut nous demander comment, en pratique, la littérature participe à la transmission de valeurs. Comment effectivement, la littérature a-t-elle un effet sur nos convictions personnelles ?

    1/ L’exemple de la Robinsonnade

    Dans son ouvrage Robinsonnades et valeurs en littérature de jeunesse contemporaine , A. Leclaire-Halté s’attache à décrire les valeurs mise en place spécifiquement dans le genre de la robinsonnade tel que le pouvoir, le vouloir, le devoir et le savoir et leur mise en acte dans le récit. Dans l’introduction cependant, elle traite de l’inscription des valeurs dans le texte de manière plus générale :

    Au niveau local, elle peut se manifester par un marquage explicite indiquant l’évaluation portée par un personnage ou le narrateur sur un objet. […] La valeur peut également être implicite et inférable d’un comportement, d’une action. […] Ces inférences sont dépendantes des connaissances du monde du lecteur, de sa culture, de sa familiarisation avec les codes romanesques, ou sont facilitées par le contexte.

    A. Leclaire-Halté cite P. Hamon quant à l’étape suivant le repérage des valeurs, la « reconstruction du global à partir du local ». On parle alors « d’axiologisation globale du texte », la mise en acte des valeurs. Dans le cas de la robinsonnade, A. Leclaire-Halté parle de programme narratif, c’est-à-dire un séquençage de l’œuvre selon un schéma proche du schéma narratif traditionnel. Chaque séquence aura ensuite ses propres enjeux et permettra ainsi de faire venir naturellement un certain nombre de valeurs. Par exemple, tout Robinson se retrouvera face à une nature sauvage qui lui est étrangère. Il faudra qu’il fasse appel à ses connaissances et qu’il en apprenne de nouvelles pour pouvoir survivre dans ce milieu hostile. Ainsi, la valeur du savoir s’inscrit dans le texte simplement : un savoir naturaliste qui aurait pu être inutile dans un monde civilisé prend ici tout son sens et devient véritablement une valeur du Robinson. Cette valeur le conduit au succès (survie) et est souvent mis en exergue par des comparaisons entre un début difficile (nature dangereuse) et une suite « euphorique » (nature maitrisée).

    Le lecteur ayant été mis en contact avec cette valeur et ses résultats, il lui faudra passer par une autre étape pour se l’approprier, l’étape « d’évaluation ». Cette évaluation passe par la voix des personnages et du narrateur, par le choix du vocabulaire et des modalités de mise en voix. Si l’on poursuit sur l’exemple du savoir, cette valeur peut être évaluée de différentes manières par les voix des personnages et du narrateur. On peut dire que le savoir sera mis en valeur si le narrateur décrit une action comme étant « astucieuse », « intelligente » ou simplement « une bonne idée ». Au contraire on peut blâmer l’ignorance du personnage pour faire du savoir une valeur enviable : « s’il avait su » « il ignorait s’il pouvait manger ceci » etc.
    Avec ces exemples concrets, on voit comment des valeurs peuvent être mises en avant auprès du lecteur et comment celui-ci peut y adhérer après avoir pu constater de leur efficacité et de leur évaluation positive par les différente voix du récit.

    2/Réflexion éthique

    On peut aller plus loin encore quand à l’étude de la transmission des valeurs, et faire de ces valeurs le centre du récit, comme le propose M. Nussbaum (que nous découvrons à travers l’article de E. Zanin, Lire pour apprendre à aimer : la littérature comme philosophie morale). La pensée de M. Nussbaum est essentiellement une application de la philosophie aristotélicienne à la littérature, comme ce dernier avait pu le faire avec la poésie. Il s’agit d’un constat quant à la transmission des valeurs : une exposition à l’art, à un support faisant appel à la sensibilité, à l’âme plus qu’à la raison, rend perméable et plus facilement persuadé (plutôt que convaincu). La littérature apparait comme le lieu idéal pour transmettre une idée, car par ses modalités stylistiques, par les personnages, les épreuves et les histoires présentées, le lecteur est amené à ressentir des émotions, les vivre pleinement. Et s’il est traditionnel de croire que les émotions inhibent toute réflexion ou toute forme de raison, Aristote et M. Nussbaum à sa suite croient le contraire, que les émotions ont « une valeur cognitive » et participent à la délibération morale.

    Dans « l’amour et l’individu », M. Nussbaum met en pratique son idée selon laquelle, pour exprimer un contenu particulier et émotionnel comme l’amour, il est nécessaire de recourir à un style d’écriture en mesure de susciter des émotions, à savoir un style narratif.

    Ainsi, la littérature serait non seulement un médium privilégié pour la transmission des valeurs, mais cette transmission serait « une motivation première de la lecture ». Mais une telle affirmation pose problème : ne lit-on que pour le message qu’on en retire ?

    C. Une réduction injuste ?

    V.Jouve n’est en tout cas pas du même avis que M. Nussbaum, qu’il prend en exemple et contredit.

    Faire de la littérature un simple instrument d’édification au service de la morale collective, c’est donc méconnaître la spécificité de l’objet littéraire comme celle de la relation artistique. Non seulement la raison d’être du texte littéraire n’est pas la finalité morale pratique ; mais notre rapport aux univers de fiction est filtré par divers contrats qui interdisent de les considérer comme de simples répliques de l’univers réel.

    V. Jouve passe en revue, dans son article Valeurs littéraires et valeurs morales : la critique éthique en question, les différents points qui sont avancés par les adhérents de la critique éthique de la littérature. Le premier point porte sur la faculté des textes de transmettre des valeurs par les procédés stylistiques cités plus haut. V. Jouve ne nie pas que des idées soient portées par le texte, mais il réfute que ce soit la marque de succès d’un texte. Il avance qu’on ne lit pas une œuvre en fonction de ses valeurs, mais bel et bien de son goût personnel influencé par l’époque et le milieu socio-culturel. Un autre point porte sur l’exemplarité des œuvres ; V. Jouve affirme que ce n’est pas parce qu’un personnage a telle valeur, ou parce que telle valeur est mise en exergue durant la lecture que le lecteur va faire sienne cette valeur.

    Mais je peux comprendre une attitude sans forcément désirer l’imiter. S’il arrive à l’œuvre d’enrichir notre savoir en montrant et projetant des idées, sa fonction n’est pas d’imposer des modèles de comportement.

    Dans un second temps, V. Jouve ajoute qu’un acte ou un avis lu dans un livre n’aura jamais un véritable effet « modèle » à cause de la barrière infranchissable de la fiction. La suspension d’incrédulité que l’on demande au lecteur le sépare définitivement du texte, qui peut être une représentation de la réalité, mais jamais la réalité même. Cette séparation empêche l’effet de calque décrit par M. Nussbaum entre autre, car le lecteur se sait irrémédiablement différent des personnages : il est réel, eux non. Il n’y a donc pas de confrontation d’idée, ni d’expérience par la lecture, par d’expérience du réel. De plus, un seul texte peut donner lieu à plusieurs interprétations, et donc on peut en retirer des valeurs tout à fait différentes.

    Enfin, V. Jouve déclare que l’intérêt de la littérature n’est pas tant dans les valeurs qu’elle porte, que dans la projection dans l’imaginaire qu’elle nous propose.

    Si l’on s’interroge sur l’impact que la littérature peut avoir sur nos vies, il faut se pencher sur ce qui la définit en tant que pratique. Ce qui doit nous retenir, ce ne sont pas les valeurs – historiques, personnelles, relatives – inscrites dans un texte donné, mais ce qui se passe en chacun d’entre nous au moment de la lecture.

    La littérature nous permet de découvrir de multiples possibilités, d’avoir accès à des connaissances, des expériences uniques qui dépassent, justement, le réel ; elle permet de questionner sa perception du monde en étant face à des personnages différents, aux points de vues et avis divergents, et permet enfin d’expérimenter « la vie » d’un autre, qu’il soit bon ou mauvais. La littérature devient moins un livre de morale qu’un « laboratoire » pour notre imaginaire.
    On ne peut nier la présence de valeur dans la littérature, mais limiter ses facultés à la simple transmission serait ignorer ce qui fait tout l’intérêt de la lecture : l’imaginaire.

    Bibliographie :

    Laroque, L. & Raulet-Marcel, C. (2017). Littérature et valeurs. Le français
    aujourd’hui, 197,(2), 5-14. doi:10.3917/lfa.197.0005.

    Leclaire-Halté, A. (2004). Robinsonnades et valeurs en littérature de jeunesse contemporaine. Didactique des Texte, Université de Metz.

    JOUVE, V. (2014). Valeurs littéraires et valeurs morales : la critique éthique en question. Journée d’études Littérature et valeurs. Reims : CRIMEL.

    Zanin, E. (2012). « Lire pour apprendre à aimer : la littérature comme philosophie morale », Acta fabula, vol. 13, n° 3, « Après le bovarysme », Mars 2012.

    Désolé que cela soit si long ! Si ça vous inspire, surtout n’hésitez pas à donner votre avis !



  • Ca me fait penser aussi à ce que j’avais appris en sciences de l’éducation sur les valeurs des contes. Il y a un deuxième voire un troisième degré de lecture sur les contes traditionnels.
    par exemple les trois petits cochons représentent l’enfant qui grandit et qui apprend de ses erreurs. Il y en a plein d’autres ( le petit chapeauron rouge avec le loup… le loup quoi ! ). J’avais adoré cette leçon


  • Plume d'Argent

    Je pense que vous êtes trop jeunes pour avoir lu Psychanalyse des contes de fées de Bruno Bettelheim (paru en 1976)…
    Il donne des interprétations intéressantes.



  • @fannie Je l’ai lu ! Enfin, le premier tiers, peut-être…

    J’ai trouvé qu’il y développait des théories intéressantes (notamment, le fait qu’édulcorer les contes et les mythes afin qu’ils ne fassent pas peur aux enfants n’étaient pas une si bonne idée que cela… ça rejoint un peu se dont on se disait rapidement par mail, @Mouette)

    En revanche, je trouvais que les pistes de réflexions tombaient un peu trop facilement dans la “psychanalyse à la Freud” : Bettelheim lie beaucoup d’éléments au sexe, à l’Oedipe, etc. Alors que, en mon sens, il y a une myriade d’interprétations possibles en dehors de ces thèmes freudiens.

    Sinon, merci @Annalepse pour ce partage ! Il y a plein de références socio qui m’intéressent beaucoup


  • Plume d'Argent

    @liné a dit dans Littérature et valeurs :

    En revanche, je trouvais que les pistes de réflexions tombaient un peu trop facilement dans la “psychanalyse à la Freud” : Bettelheim lie beaucoup d’éléments au sexe, à l’Oedipe, etc. Alors que, en mon sens, il y a une myriade d’interprétations possibles en dehors de ces thèmes freudiens.

    Tu as raison. Ça doit faire une vingtaine d’années que je l’ai lu, alors j’ai beaucoup oublié. Mais avant de tomber sur ce livre, j’avais toujours pris les contes de fées au premier degré, sans penser qu’ils avaient aussi un autre but que celui de raconter une histoire.



  • @Annalepse : il est super intéressant ton rapport de recherche :-)
    Par contre je trouve bizarre les propos de Jouve. J’avais lu un article de neuroscience qui indiquait justement que la lecture d’une œuvre de fiction pouvait activer les neurones plus ou moins de la même façon que si on les vivait nous même. (Impossible de retrouver le lien. Je n’arrive entre autre plus du tout à savoir si ça avait un rapport avec les neurones miroir ou non. En recherchant rapidement j’ai trouvé l’article Mirroring Fictional Others de
    Zanna Clay and Marco Iacoboni, et l’article de
    Short and Long-Term Effects of a Novel on Connectivity in the Brain, dont un site a tiré un article vulgarisé :
    https://www.psychologytoday.com/us/blog/the-athletes-way/201401/reading-fiction-improves-brain-connectivity-and-function)
    Et il n’y a à mon avis pas trop de doute sur le fait que les histoires aient eu une importance primordiale dans la construction de morale collective pour des groupes d’humain (la, de tête, je n’ai que la référence “sapiens, une brève histoire de l’humanité”, mais j’en retrouverai d’autres demain s’y j’ai le temps)
    Après, entre la morale délivré par l’histoire et l’imaginaire développé par le lecteur, je pense que c’est une question de point de vue : Pour l’émetteur d’une histoire, la transmission d’une morale devait régulièrement être une préoccupation principale (que ce soit une mère qui raconte une histoire au coin du feu, ou un dictateur qui prépare un film de propagande), mais pour le récepteur (l’enfant qui écoute l’histoire, l’homme qui regarde le film…) c’est le voyage dans l’imaginaire qui compte, et le côté moral est invisible ou mis de côté, ce qui doit aider à son intégration.


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