Ceux qui nous mettent sens dessus dessous #Livresquement vôtre


  • Journaliste PAen

    « C’est par une belle journée de mars, comme il était assis sur un tas de bûches de hêtre qui craquaient au soleil, qu’il prononça pour la première fois le mot « bois ». Il avait déjà cent fois vu du bois, et entendu cent fois le mot. D’ailleurs, il le comprenait, ayant souvent été envoyé en chercher en hiver. Mais jamais l’objet « bois » ne lui avait paru assez intéressant pour qu’il se donne la peine de dire son nom. Cela n’arriva pas avant cette journée de mars où il était assis sur le tas de bûches. Empilé à l’abri d’un toit en surplomb, contre le côté sud de la grange de Mme Gaillard, ce tas faisait comme un banc. Les bûches du dessus dégageaient une odeur sucrée et roussie, du fond du tas montait une senteur de mousse, et les parois de sapin de la grange répandaient à la chaleur une odeur picotante de résine.
    Grenouille était assis sur ce tas, jambes allongées, le dos appuyé à la paroi de la grange ; il avait fermé les yeux et ne bougeait pas. Il ne voyait rien. Il n’entendait et ne ressentait rien. Il sentait uniquement l’odeur du bois qui montait autour de lui et restait prise sous l’avant-toit comme sous un éteignoir. Il buvait cette odeur, il s’y noyait, s’en imprégnait par tous ses pores et jusqu’au plus profond, devenait bois lui-même, gisait comme une marionnette en bois, comme un Pinocchio sur l’amas de bois, comme mort, jusqu’à ce qu’au bout d’un long moment, une demi-heure peut-être, il éructe enfin le mot « bois ». Comme s’il avait été bourré de bois jusqu’aux yeux, gavé de bois jusqu’à plus soif, rempli de bois du ventre au gosier et au nez, voilà comment il vomit ce mot. Et cela le ramena à lui et le sauva, juste avant que la présence écrasante du bois lui-même, son odeur, ne menaçât de l’étouffer. »

    (Le Parfum, Patrick Süskind, 1985)

    Le Parfum, c’est un ovni littéraire.

    Un grand classique avant tout, intemporel, international, indispensable. On n’échappe pas au Parfum. Et après l’avoir lu, je peux vous assurer qu’on n’a en fait pas la moindre envie de lui échapper. Car le Parfum capture et captive, et je vous mets au défi d’en lever les yeux. Jean-Baptiste Grenouille, un archi-anti-super-héros à l’odorat surdéveloppé, vous mène littéralement par le bout du nez. Lui qui sent tout, sans distinction, est constamment à la recherche de nouvelles odeurs et de nouveaux moyens de se les approprier. Et cela va l’emmener assez loin, comme on peut s’en douter en lisant le titre en entier : Le Parfum, Histoire d’un meurtrier.

    On ne pouvait décemment pas parler de Sensation sans parler du Parfum. Quand je dis que c’est un ovni, c’est que je crois n’avoir jamais lu une œuvre qui accorde une importance aussi primordiale à un sens généralement laissé de côté : l’odorat. (D’autant plus que, soyons honnêtes, il faut bien dire que l’Allemagne ne collectionne pas les succès littéraires. Alors un bouquin allemand qui traite d’un sujet aussi unique, avec un retentissement aussi important, et une qualité aussi insolente, je suis navrée, c’est un ovni ou je mange mon clavier !) On en fait des tonnes avec les paysages et les concerts symphoniques, on décrit les frémissements de la peau caressée et le goût stupéfiant de la madeleine trempée dans le tilleul, mais quand il s’agit de parfum, y a plus personne !

    Il faut dire aussi que ce n’est pas évident à décrire, une odeur, peut-être parce qu’il y a beaucoup de choses à prendre en compte. Est-ce le souvenir d’une odeur ou est-elle sentie dans l’instant, est-elle agréable ou non, est-elle familière, comment est-elle interprétée, quel effet produit-elle sur le corps… ? Quoi qu’il en soit, Patrick Süskind y parvient haut la main.

    Je ne sais pas vous, mais moi, il y a un nombre incroyable de parfums qui me font éternuer et pleurer jusqu’à ce que je m’enfuie loin de la personne qui les porte. Mais pas celui-là. Ce Parfum-là, c’est loin d’être uniquement de la rose et de la fleur d’oranger, c’est parfois rude, sale, puant par endroits ; et pourtant je vous le dis, c’est bien le seul parfum que je trimballerais avec moi sur une île déserte.


    « La première fois que j’ai re-bougé quelque chose, j’étais en réanimation depuis deux semaines. Un matin, je me suis aperçu que j’arrivais à remuer le gros pouce du pied gauche. Comme je ne pouvais évidemment pas vérifier de mes yeux cette grande nouvelle, j’ai dû demander à une infirmière de me le confirmer.
    Toutes les cinq minutes, je remuais mon pouce pour m’assurer que j’étais capable de ce petit mouvement-là. Peu de gens sur terre ont bougé le bout du pied avec autant de plaisir. Les médecins ont alors dit à mes parents qu’à partir de là on ne pouvait rien pronostiquer de sûr, mais qu’on ne pouvait plus affirmer qu’il n’y avait pas d’espoir… De fait, jusqu’à ce matin-là, le moins que l’on puisse dire, c’est que les médecins s’étaient montrés très pessimistes : mes parents ne m’en avaient pas parlé mais on leur avait annoncé que je ne remarcherais pas. »

    (Patients, Grand Corps Malade, 2012)

    Vous avez forcément entendu parler de Grand Corps Malade. Non ? Même pas entendu trois lignes d’un de ses morceaux à la radio ? Même pas croisé une critique dithyrambique dans un journal ? Même pas aperçu une affiche pour un de ses concerts ? Non. Vous me faites marcher.

    Je me suis rendu compte qu’il était génial pendant mon année de Seconde. L’apogée de mon adoration a été atteinte en Première, lorsque je l’ai hissé au même rang que Baudelaire dans mon panthéon personnel : dieu des Lettres et des Mots. Parce que l’œuvre de Grand Corps Malade, avant d’être un livre, c’est… Hum, c’est… Quoi, des morceaux ? Des poèmes ? Ni vraiment l’un ni franchement l’autre. Grand Corps Malade pratique le slam, un genre entre-deux, cousin du rap, mais plus doux que ce dernier à mon humble avis…

    Je suis convaincue que quelqu’un qui aime écrire ne peut pas rester impassible face aux textes de mon Grand héros. Sur le thème « Sensation », Toucher l’Instant et La Nuit comptent parmi mes préférés, je vous les recommande – ils sont trouvables facilement sur Youtube ou n’importe où sur Internet, et valent vraiment le coup d’être entendus – avant de revenir au sujet de base…

    Le livre, donc ; Patients. Grand Corps Malade y relate son expérience en tant que pensionnaire d’un centre de rééducation pour handicapés, après un accident qui l’a rendu tétraplégique incomplet. Son quotidien de l’époque est décrit avec une grande simplicité, sans fioritures ; il raconte les choses telles qu’elles se sont passées, et on l’entendrait presque nous dire tout ça de sa belle voix grave, vibrante de sincérité. La force du récit autobiographique, combinée à la dureté de cet univers généralement méconnu, le tout enrobé d’une écriture d’une rare délicatesse, cela donne un récit frappant, dans le bon sens du terme. Comme il le dit lui-même « C’est jamais inintéressant de prendre une bonne claque sur ses propres idées reçues ».

    Ici, la sensation est au cœur du sujet. La plupart des patients l’ont perdue, à divers degrés, en même temps que le mouvement. Leur travail consiste donc à retrouver un maximum d’autonomie. Tout est une question de degré : certains peuvent nourrir l’espoir de marcher à nouveau, d’autres doivent se contenter de choses aussi simples que de tenir leur fourchette, changer de chaîne, manier leur fauteuil roulant… Et parfois, même ces actes en apparence anodins restent inaccessibles. Il en résulte forcément beaucoup de souffrance et de frustration, mais aussi une extraordinaire volonté, une volonté que Grand Corps Malade décrit comme un 6ème sens : l’envie de vivre. (Dans sa chanson 6ème sens, allez hop, tous sur Youtube…)

    Je ne sais pas vous, mais moi, ça m’a tout de suite donné envie de lire…


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